LES START-UPS CHINOISES SPECIALISEES DANS LA SURVEILLANCE PRENNENT L'AVANTAGE

Le département de police de Chongqing, une ville du sud-ouest de la Chine, n’a jamais vraiment su comment exploiter au mieux les données récupérées par les caméras disséminées dans les rues. Chaque année, il n’enfermait que quelques malfaiteurs retrouvés grâce au travail des policiers en poste. Mais le logiciel de reconnaissance faciale SenseTime vient de bouleverser ces habitudes : depuis son adoption, les policiers de Chongqing ont réussi à retrouver 69 suspects en seulement un mois. 

La nouvelle vient prouver les récents progrès chinois en matière d’intelligence artificielle. Elle jette aussi la lumière sur les progrès de l’industrie de la surveillance. Et les perspectives n’en sont pas forcément réjouissantes.

Pas étonnant que la Chine développe son expertise puisqu'elle cherche à devenir un pôle d'excellence en intelligence artificielle. Mais ce type de progrès soulève de graves questions en termes de surveillance et de vie privée des populations.   

Une aiguille dans une botte de foin
Xu Li, CEO et co-fondateur de SenseTime (fondée en 2014), explique au Financial Times que “les bons résultats obtenus à Chongqing sont permis par la traduction de toutes les images récupérées en données structurées”. Comprenez que toutes les images prises avec les caméras sont organisées en bases permettant la reconnaissance faciale, la reconstitution d'itinéraires, l'accès à une somme gigantesque de profils... 500 millions de visages ont déjà été analysés. Bref, le produit est très puissant et on comprend donc l'enthousiasme des investisseurs : la start-up a levé 637 millions de dollars à ce jour. Et se targue d’une valorisation de 2 milliards. 

Non seulement la Chine veut se transformer en hub de l’intelligence artificielle, mais le secteur de la reconnaissance faciale ou de la voix est en plein boom. Il n’y a qu’à voir Megvii Face ++, concurrent direct de SenseTime : elle vient de lever 460 millions de dollars. Il y a aussi iFlyTek, pour la reconnaissance de la voix - son app propose même de corriger votre accent dans vos messages vocaux. Bref, ce secteur hyper spécialisé se porte bien du côté du levant. Il faut dire que lorsqu’il s’agit d’améliorer les moyens de surveillance, le régime communiste est plutôt demandeur. Résultat, quand un journaliste de la BBC cherche à tester les IA en place, celles-ci ne mettent que 7 minutes à le retrouver… dans une ville de 3,5 millions de personnes.
 

Tous surveillés ?
Mais il est bien loin d’être le seul. Edward Snowden a eu beau prévenir de l’ampleur de la surveillance exercée par la NSA en 2013, il ne semble pas que les pratiques aient particulièrement changé. Au contraire, le service de l’immigration et des régulations douanières américains vient par exemple d’obtenir l’accès à une base de données recensant les images de plaques d’immatriculation des citoyens à l’échelle nationale. Une nouvelle manière de localiser les conducteurs en temps réels. 

A Londres, on retrouve une situation proche de celle évoquée en Chine. La ville a fait partie des premières à s’équiper de centaines de caméras de surveillance, dès les années 90 : elle cherchait à se prémunir des attentats. Et l’ingénieux système de quadrillage des rues de la capitale anglaise ne peuvent qu’évoquer, elles aussi, le fameux 1984 d’Orwell. D'ailleurs, des juges britanniques ont délibéré et qualifié hier leur système de surveillance national d'"illégal". La raison ? La protection des données de communication des citoyens n'est pas inscrite dans le programme de surveillance. 
 

Nous ne sommes pas au niveau
Le développement de ces technologies ultra-poussées peut sembler inarrêtable, motivé comme il peut l’être par des intérêts aussi bien politiques qu’économiques. Mais finalement, le plus surprenant n’est peut-être pas tant la surveillance elle-même. Ce n’est peut-être même pas non plus les progrès que l’IA lui apportera

Non, le plus surprenant, c’est peut-être l’excès inverse en la matière : celui de l’inexpertise de la population en termes de sécurité. Même les militaires ont du mal à s’y faire. Car tout récemment, quand l’application Strava, dédiée aux coureurs, a rendu publique la carte mondiale de l’activité de ses abonnés, la déconvenue a été grande. 

Suivez ce thread, sur Twitter, et vous y verrez la position de bases censées rester secrètes dévoilées grâce… à l’activité de soldats joggeurs. L’étudiant australien Nathan Ruser a révélé la faille dimanche 28 janvier, et évoqué certaines des conséquences désastreuses auxquelles ces informations pourraient mener.

Bref, la Chine est partie pour se tailler une belle part du marché de la surveillance dans le monde. Et que ce soit à son propos, ou à celui de tous les autres gouvernements qui compte utiliser l’IA, il est urgent de se demander quelle limite poser aux possibilités de traquer les vies privées. Mais plus encore, il faudrait réussir à mieux sensibiliser les citoyens à leur tendance à émettre des données similaires aux petits cailloux du Petit Poucet.



Connan Mockasin / Devonté Hynes - Feelin' Lovely (2015)