L'APP NATURAL CYCLES CONDUIT 37 FEMMES A DEVOIR AVORTER

Des femmes qui en viennent à avorter à cause d'une app, c'est le genre de news qui fait se poser des questions sur notre rapport à la technologie. Depuis quelques jours, Natural Cycles est dans la tourmente. Celle qui utilise la science des algorithmes pour promettre une « méthode efficace de contraception naturelle » est désormais au centre des plaintes d’au moins 37 femmes auprès de l’autorité de santé de Suède : elles sont tombées enceintes alors qu'elles l'utilisaient.

En août dernier, l’application avait pourtant été officiellement adoubée comme moyen de contraception par l’Union Européenne, fait marquant pour deux raisons : 

1/ voir une app qualifiée de moyen de contraception au même titre que les hormones, stérilets ou autres méthodes habituelles, c’était une première.

2/ cela redonnait aussi une forme de crédibilité à une méthode ancestrale mais relativement moins efficace que les autres : l’idée de Natural Cycles est de prévenir les grossesses en mariant algorithmes et relevé de la température de la femme au cours du cycle. 

Les dysfonctionnements de Natural Cycles montrent qu'il reste de gros progrès à faire en termes de nouvelles technologies dans les domaines de la santé et de la contraception. Il met aussi en lumière le marché spécifique de la santé féminine, au fort potentiel de développement.

 

DE L'EVOLUTION DES METHODES DE CONTRACEPTION
Pourquoi c’est un sujet ? D’un point de vue social, parce que les questions de santé et de grossesses concernent par définition tout le monde. Pourtant, dans les faits, les femmes sont dans la majorité des cas les seules à gérer la contraception du couple. Or il existe une tendance selon laquelle les (jeunes) femmes se détournent de plus en plus de la pilule, par peur d’effets secondaires néfastes ou souvent ignorés ou par envie de trouver des techniques ne nécessitant pas d’hormones. Réfléchir à des solutions alternatives (potentiellement basée sur la technologie) ne paraît donc pas invraisemblable. 

Des start-ups ont donc décidé de se confronter à plusieurs des challenges du domaine de la santé féminine. Parmi elles, Clue, une des nombreuses app de tracking des menstruations, ou Natural Cycles, justement. Fondée par Elina Berglund - qui a travaillé dans l'équipe à l'origine de la découverte du boson de Higgs, découverte fondamentale récompensée par le prix Nobel de physique en 2013 -, celle-ci a la particularité de mêler une techniques contraceptive largement éprouvée aux nouvelles technologies. Chaque jour, les femmes doivent mesurer leur température grâce à un thermomètre et indiquer le résultat dans l'application. L'algorithme de Natural Cycles détermine ensuite si l'utilisatrice est en période de fertilité ou non. Si la tentative était censée être bien plus efficace que la traditionnelle surveillance du cycle - sans technologie -, son résultat semble aujourd’hui douteux.

 

CONNAISSEZ-VOUS LES "MENSTRUTECH" ?
Même si cette entreprise se retrouve sur la sellette, on ne peut pas nier que les questions de contraceptions alternatives et de suivi de la santé des femmes soient importants, notamment en termes de recherche et développement. Seulement, dans les laboratoires ou dans les entreprises, il arrive que le sujet soit oublié car ces milieux restent encore assez masculins. C’est comme ça qu’Apple, en 2014, avait sorti son HealthKit sans que celui-ci ne propose d'option de suivi des menstruations... alors qu'une bonne moitié de ses client.e.s les vivent a priori chaque mois. Rappelé à l'ordre par ses utilisatrices, Apple a finalement ajouté la fonctionnalité en 2015

Une prise de conscience se développe tout de même autour du sujet et avec elle, les business florissent. Suivi des menstruations, estimation de la fertilité, alternatives aux traditionnels tampons et serviettes ou jeux improbables pour se remettre d’une grossesse, il y a quantité d’outils technologiques utiles à la santé féminine. Résultat, en 2016, 1,1 milliards de dollars ont été levés par des start-ups spécialisées dans le domaine. La journaliste Lucie Ronfaut a inventé le terme de MenstruTech pour dénommer ce sous-domaine de la HealthTech. Quant à la fondatrice de Clue, application traduite en 15 langues, elle partage ses réflexions sur la manière d’engranger de l’argent grâce à ce type de service spécifique à une communauté, répondant à un besoin de régularité et apportant des données utiles au suivi de santé.

 

NOUVELLES PISTES DE DEVELOPPEMENT
Sauf qu’évidemment, à secteur naissant, pratiques tâtonnantes. Il est encore difficile, par exemple, de bien comprendre ce qui est fait des données récupérées par certaines applications. Quant à certifier la valeur médicale des produits ainsi proposés, il semble que les législations et les labellisations soient encore à construire. Bientôt un sous label eMenstruTech au sein de France eHealthTech, pour les faire certifier par des médecins et chercheurs ? 

Certes, on ne sait pas si cela suffirait à éviter des cas similaires à celui de Natural Cycles. En tout cas, dans une autre direction, sachez que des tests commencent aussi à être réalisés pour mettre au point de réels contraceptifs masculins comme le révèle le MIT. Même si leur commercialisation n'a pas l'air d'être pour demain, cela aussi prouve que les choses bougent. Et que ces domaines de la santé publique habituellement dans l'ombre commencent à intéresser.  

 

La Grenade - Clara Luciani (2018)