INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : LA FRANCE FACE AUX ÉTATS-UNIS ET À LA CHINE

Voilà 6 mois qu’on l’annonçait : le rapport Villani sur l’intelligence artificielle est enfin là. Il a été présenté hier au Collège de France et nous y étions. Que faut-il en retenir ?

  • Nos capacités de recherche, déjà très reconnues, vont continuer d’être développées. C’est la raison pour laquelle, parmi d'autres annonces, Samsung devrait ouvrir un centre de recherche fondamentale en France et Deepmind de Google va s’implanter sur notre sol.
     
  • Quatre domaines concentrent les efforts principaux : la santé, l’environnement, la mobilité et la défense. Sans oublier l’éducation, a insisté Cédric Villani, qui sera le vecteur principal de la formation des citoyens à l’IA.
     
  • Mettre l’accent sur une véritable politique de la donnée (dont une des premières briques est le RGPD) peut être l’atout français et européen.
     
  • La France et l'Europe peuvent elles aussi financer les innovations de rupture, notamment avec la création d'un fonds de 10 milliards d'euros, un peu sur le modèle de la DARPA aux US. 

Aussi, les considérations d’éthique (éviter la reproduction d’inégalités, par exemple) et d’impacts sociétaux doivent être prises en compte dès le début de la chaîne de création d’IA, tant celles-ci sont importantes et pour le moment mal maîtrisées.

L’Intelligence Artificielle est transversale : elle va révolutionner d’innombrables secteurs, et doit mobiliser toutes les disciplines pour se structurer. Mais pour le moment, États-Unis et Chine (suivis par Israël, la Corée du Sud et le Canada) sont les leaders du domaine. Il est urgent de se positionner sur le marché.

FAR WEST : GAFA, MOBILITÉ ET CLOUD
Héritage : les US sont des pionniers dans l'IA. Beaucoup de prix Turing (destinés aux chercheurs en informatique) ont été décernés à des Américains. On citera notamment John MacCarthy et Marvin Misky, présents à la conférence de Dartmouth en 1956 qui reconnaît l'IA comme discipline académique.  

Stratégie : s'appuyer sur les géants numériques richissimes (et les acteurs militaires comme la DARPA) pour attirer les talents et financer les innovations en matière d'intelligence artificielle. 

Actions : Toutes les grandes entreprises numériques américaines investissent massivement dans tous les domaines d'application de l'intelligence artificielle : Google aide à la découverte de nouvelles planètes, met des outils en open source qui servent à préserver les forêts, Uber bouleverse le transport routier
 
Comme on vous l’expliquait aussi, le cloud est devenu un avantage stratégique pour les Etats-Unis. En le développant, le pays s’arroge d’immenses capacités de stockage, qui deviendront vite nécessaires pour faire tourner les bases de données qui alimentent les “connaissances” des intelligences artificielles.
 
Au MIT, on s’inquiète tout de même de voir que les nouvelles politiques gouvernementales ne soutiennent plus vraiment les investissements dans ce secteur. Si les chercheurs ont échappé à la possibilité de voir leurs frais s’alourdir lors de la dernière réforme des impôts lancée par Trump, ils continuent de se sentir visés.

   Côté investissements, l'Europe est à la peine (McKinsey @ AIforHumanity) 

Côté investissements, l'Europe est à la peine (McKinsey @ AIforHumanity) 

FAR EAST : "GREAT LEAPFROG" 2.0 ET SURVEILLANCE

Héritage : assez faible. L'IA est la préoccupation du pays depuis peu et a nécessité un gros soutien du Parti Communiste. 

Stratégie : l'Empire du Milieu s'appuie sur un marché immense et applique une préférence nationale. Les relations entre les BATX et le gouvernement sont très étroites. 

Actions :  Le gouvernement chinois a dévoilé l’été dernier un plan extrêmement ambitieux entièrement dédié au secteur, dont l’impact attendu sur le PIB est de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Le but est avoué : devenir leader du secteur d’ici 2025.

En Chine, pendant ce temps, les start-ups dédiées à l’IA ont attiré 1,2 milliard de dollars d’investissement en 2017. C’est 48 % du total dépensé dans le secteur l’an dernier, contre 38% pour les Etats-Unis. Et même Google y a installé un centre d'IA récemment. 
 
En matière militaire, même chose : l’expertise chinoise rejoint celle des US, tandis que ses prouesses en matière de surveillance continuent de progresser. Grâce à la reconnaissance faciale l’empire du milieu dispose ainsi du système de caméras le plus poussé du monde. Son prochain chantier ? La prédiction des crimes.

LA FRANCE ABAT SES CARTES
Comme le note The Verge, certains comme Laurent Alexandre proclament déjà que nous avons perdu la bataille de l'IA. A contrario, Roxanne Varza, cheffe de Station F, souligne combien le contexte de Brexit et de l'Amérique de Trump permettent à la France de se tailler une place de choix.

Comment faire ? S’inspirer des axes du rapport Villani, en prenant bien conscience des forces en présence . Quelques exemples : 

  • Sur les questions éthiques, de nombreux comités, parmi lesquels la Commission de réflexion sur l'Éthique de la Recherche en Sciences et Technologies Numérique d’Allistène réfléchissent déjà aux meilleures options. Les entreprises, aussi : Microsoft a par exemple annoncé la formation du groupe consultatif Aether, dédié à la question.
     
  • Par ailleurs, il est crucial de structurer l’équilibre public-privé. Les relations entre chercheurs et entreprises françaises vont être renforcées pour limiter la fuite des talents. La question se pose aussi dans la structuration des autorisations de partage de bases de données :  qui touche à quoi ?
     
  •  Et enfin, point crucial : où placer le curseur entre régulations pour la protection des données et liberté d'entreprendre et d'expérimenter ? L'équilibre est déjà en train d'être pensé par la France. 

Autant de défis auxquels rapidement nous attaquer si nous voulons tirer notre épingle du jeu sur la scène internationale. Ce qui est certain, c'est que ce rapport n'est que la première étape d'une longue série d'actions pour construire une "IA au service de l'humain".   

 


The Robots - Kraftwerk (1978)