Agricool et la prochaine révolution agricole

Yuval Noah Harari, historien et auteur de Sapiens, une brève histoire de l’humanité, dit de la première révolution agricole qu’elle est “ la plus grande escroquerie de l’Histoire”. On ne vous cache pas qu’après avoir commencé un post sur l’agriculture, tomber sur ce genre de citation peut s’avérer légèrement décourageant. Mais en fait, après avoir lu - littéralement - des tonnes de choses, on a réalisé qu’on en était là :

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Et que du coup, ne serait-ce que pour saisir où est l’escroquerie, il serait intéressant de creuser.

L’agriculture a été l’un des grands points d’inflexion de l’Histoire de l’humanité, aucun doute là-dessus. C’est avec elle que nous sommes passés d’un mode de vie nomade à un autre, sédentaire. Les progrès techniques ont permis d’augmenter considérablement la quantité de ce que nous produisons. Mais aujourd’hui, impossible d’exploiter la terre plus qu’on ne le fait déjà. L’humanité peine à résoudre ses problèmes structurels de production. Et des scandales comme celui, récent, du glyphosate sont justement des piqûres de rappel : nous arrivons au bout d’un modèle. Il est temps de faire évoluer nos méthodes de production agricole.

Si Yuval Noah Harari parle d’escroquerie, c’est qu’il décrit une désillusion assez simple : le passage à l’agriculture a eu beau faciliter notre manière de nous nourrir, elle n’a tout de même pas permis la disparition des famines, des maladies, ni même permis une foncière amélioration de notre alimentation. Au contraire, passer d’une vie nomade à un système de maîtrise de la terre, cela a même contraint les hommes à travailler du matin jusqu’au soir plutôt que de se pencher pour cueillir de quoi se nourrir. Par ailleurs, si la maîtrise du feu nous permet de manger mieux que nos ancêtres les plus lointains, il n’est pas dit que nos produits aujourd’hui ultra transformés et aseptisés soient bien meilleurs que ceux produits plus naturellement par nos sols. Et quand on y regarde de plus près, nos progrès technologiques ont eu beau suivre une courbe exponentielle, il a fallu au cours du temps nourrir de plus en plus d’êtres humains. En conséquence, des personnes meurent toujours de faim, la qualité de ce que nous mangeons n’évolue pas… et l’homme continue de travailler la terre. A tel point qu’il en vient à user la Terre qu’il habite.

Dans les dernières décennies, cela dit, nous avons vu s’amorcer un changement de paradigme : celui du numérique. Impossible de ne pas espérer que, grâce à ce bouleversement, la création de nouveaux modèles d’agriculture soit possible. Certains sont d’ailleurs déjà en train d’y réfléchir, développant leurs produits et ne demandant qu’à croître.

Agricool, par exemple, fait pousser des fraises en milieu urbain, dans des containers recyclés. La start-up, fondée en 2015, fait partie de ces initiatives qui construisent l’agriculture du futur. Une agriculture qui n’aurait que faire de la limitation de l’espace disponible, et qui, au contraire, parviendrait même à mieux respecter les sols que nos systèmes actuels. Nous avons longuement rencontrés l’un de ses fondateurs pour comprendre d’où leur vient cette envie et cette capacité de produire des fruits qui ont du goût, sans pesticides, et sans abîmer la planète. Et pour rendre compte du défi extrêmement complexe auquel ce type d’entreprise s’attaque, nous vous proposons une autre histoire de l’agriculture. La voici.

 

Contenu : 

Premier chapitre : Les pouvoirs de la Terre

Deuxième chapitre : Les limites de la Terre

Troisième chapitre : Les trois piliers d’Agricool

Epilogue



Premier chapitre : Les pouvoirs de la terre

Pour comprendre comment Agricool repense l’agriculture, revenons d’abord aux origines. À celles de l’humanité, plus précisément. Pour saisir le changement de paradigme que représente l’agriculture, il faut la replacer sous le prisme de l’évolution humaine.

En fait, on a réalisé que la Terre possédait trois pouvoirs : celui de nourrir, celui de se transformer, et celui d'être augmentée.  

 

Le pouvoir de nourrir

L’évolution de l’espèce humaine est complexe et intimement liée aux progrès de culture de la terre.

Les Homo Sapiens - terme scientifique qui désigne notre genre actuel - font partie de la famille des hominidés. Celle-ci regroupe des espèces telles que le bonobo, les chimpanzés, les gorilles et les humains. Pour les scientifiques, et contrairement à la vision communément représentée par le célèbre schéma qui fait grandir le singe jusqu’à devenir Homme, le développement de ce dernier a suivi une évolution buissonnante. Cela signifie que l’on n’évolue pas directement d’une espèce à l’autre, à coup de sélection naturelle, mais que la nature fait, en quelques sortes, plusieurs essais.

Avant nous, il y a donc eu l’Australopithecus, apparu sur Terre il y a environ 4,2 millions d’années, puis l’Homo Habilis, né il y a environ 2,8 millions d’années en Afrique. L’Homo Sapiens, lui, apparaît il y a environ 300 000 ans. Et pour subsister, nos ancêtres pratiquent trois activités :
1/ La chasse
2/ La pêche
3/ La cueillette
En d’autres termes, ils prélevaient directement les ressources dont ils avaient besoin dans leur environnement. A ce moment-là, les humains sont nomades : ils vivent en petits groupes d’une taille avoisinant les 150 personnes, composés de chasseurs-cueilleurs, et leur survie est dictée par l’existence de moyens de subsister là où ils passent. Difficile, dans ces conditions, d’éviter les famines et les maladies. On estime d’ailleurs que l’homme de Neandertal - qui vivait il y a encore 30 000 ans - avait une espérance de vie de 30 ans.

Depuis le début, la Terre offre donc à l’humanité les moyens de sa subsistance et de sa survie.

 

Le pouvoir de se transformer

Il y a environ 10 000 ans, les humains commencent à dompter leur environnement. Apparaît donc l’agriculture, qui est en fait le nom que l’on donne à la maîtrise de la nature. Le Larousse la présente d’ailleurs comme “l’ensemble des activités développées par l’Homme pour obtenir les produits végétaux et animaux qui lui sont utiles, en particulier ceux destinés à son alimentation”.

Il y a 10 000 ans, donc, a lieu la première révolution agricole : la Révolution Néolithique. Elle tire son nom d’une période de la Préhistoire éponyme, et aurait eu lieu en Mésopotamie, dans le Croissant Fertile (= Proche et Moyen-Orient actuel). Cette évolution a deux corollaires :
1/ Hommes et femmes se sédentarisent et constituent des groupes de plus en plus larges.
2/ C’est la naissance des premières villes. L’une des plus anciennes d’entre elles est Catal Huyuk, dans la plaine du Konya, en Turquie.

 Ruines de Catal Hayuk  (Crédit : lelivrescolaire.fr) 

Ruines de Catal Hayuk (Crédit : lelivrescolaire.fr) 

Bref, à l’époque, nos ancêtres commencent à organiser la vie en société et développent les premières techniques de culture connues. Parmi elles, on trouve par exemple :  
- l’agriculture sur brûlis : on brûle la végétation existante pour que les cendres fertilisent le sol
- l’irrigation

Vers le IVe millénaire avant J.C, on voit aussi apparaître la traction araire, en Mésopotamie. Ce genre d’outil aide les paysans à labourer la terre grâce à la traction d’une charrue tirée par des boeufs ou des chevaux. 

Faisons maintenant un saut en avant jusqu'au Moyen-Age. A cette époque se développe l’assolement triennal, qui consiste à diviser une terre en 3 parties et à effectuer des rotations de cultures, pour conserver la fertilité des terrains. C’est une des premières techniques de gestion raisonnée des sols.

Encore un bond en avant, et nous sommes à l’orée de la seconde révolution agricole, dans la deuxième moitié du XVIIIè siècle. Pour l'économiste Rostow, ce second bouleversement agricole constituerait une condition sine qua non de la première révolution industrielle. Effectivement, il observe que les changements opérés dans la gestion de la nourriture puis des industries ont suivi le mécanisme suivant :

Première étape : Au début du XVIIIème siècle, l’agriculture stimule l’industrie du fer et du textile, grâce au ferrage de chevaux et à la demande en nouveaux outils.

Deuxième étape : Grâce aux progrès agraires, la hausse des rendements  fait migrer la main d’oeuvre agricole dans les usines.

Troisième étape : Cette nouvelle main d’oeuvre accélère la mécanisation de l’agriculture. A titre d’exemple, l’industriel américain McCormick met au point la première moissonneuse-batteuse en 1834. Elle ressemblait à ça :

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Ce mécanisme s’intensifie et mène à la mécanisation et à la modernisation  de l’agriculture.

Un symbole de cette ère industrielle ? L’entreprise Massey Ferguson, un des plus grands constructeurs de matériel agricole au monde. Elle a été créée en 1847 au Canada. On lui doit par exemple les premiers tracteurs quatre roues motrices (1930) et la première moissonneuse automotrice moderne, sortie en 1938.  

L’agriculture a donc accompagné de profonds changements de l’humanité. Nous l’avons adoptée en nous sédentarisant, ce qui a considérablement modifié nos modes de vie. Mais elle a aussi participé à l’évolution d’autres façons de produire, en influençant la révolution industrielle.

 

Le pouvoir d’être “augmentée”

Après avoir réussi à maîtriser la terre, l’humanité s’est attachée à en tirer le maximum de profits. Il y a d’abord eu les engrais, qui ont fait leur apparition dès la fin du XIXème siècle - pour info, Monsanto a été créé en 1901 - et cherchent, depuis, à optimiser la fertilisation des sols. Leur utilisation n’a cessé de croître : de 73,8 à 132,7 millions de tonnes (+ 80 %) entre 1972 et 1992.

Mais c’est l’après Seconde Guerre mondiale qui voit l’agriculture devenir véritablement intensive. L’époque est synonyme de renouveau. Le plan Marshall, adopté en 1948 par les Américains pour aider à reconstruire l’Europe, préconise l’intensification des productions et l’innovation technique. Et chacun essaie de maximiser ses rendements.

Ensuite, à partir des années 1960 et jusqu’aux années 1990, c’est la Révolution Verte. Il s’agit d’une “politique de transformation des agricultures fondée sur l'intensification et l'utilisation de variétés de céréales à hauts potentiels de rendements”. Cette révolution combine trois éléments, qui font d’elle un immense bond technologique pour l’agriculture :
1/ Elle sélectionne des variétés de plantes pour leurs hauts rendements.
2/ Elle utilise massivement les intrants. Parmis ceux-ci, on trouve les engrais, substances apportant aux plantes des compléments nutritifs, et les produits phytosanitaires qui limitent et soignent les maladies des organismes végétaux.
3/ Elle met au point de nouvelles techniques d’irrigation des plantations.

En fait, elle a débuté dans les années 40 au Mexique, à un moment où les pays d’Amérique Latine utilisent ces nouvelles variétés de blé ou de riz pour réduire le nombre de famines récurrentes. Parmi les scientifiques qui ont permis cette révolution, on retrouve notamment l’agronome Norman Borlaug. Il reçoit le Prix Nobel de la paix en 1970 pour ses travaux sur la culture du blé : il a mis au point de nouvelles variétés, qui permettent de meilleurs rendements. C’est le début des OGM.

Avec ces nouvelles techniques, les rendements explosent : la Terre produit plus que ce qu’elle peut fournir de façon naturelle. Par ailleurs, nous sommes entrés dans un système mécanisé. Ajoutez-y les effets de la mondialisation, et vous obtenez des produits et une nourriture toujours plus standardisés.

Depuis la fin Seconde Guerre mondiale, le monde a connu un changement profond dans ses méthodes de production agricole. Celles-ci se sont intensifiées grâce à des innovations biologiques et à la mécanisation de l’agriculture. En France, par exemple, les rendements du blé ont quasiment été multipliés par 5 entre 1950 et 2014. Le problème, c’est que pendant près de 10 000 ans, hommes et femmes ont exercé des activités répétées sur le sol. Et qu’en deux siècles, ils ont augmenté la cadence de leurs modifications de l’environnement à un niveau inégalé. Et cela n’est pas resté sans conséquence.

 

Deuxième chapitre : Les limites de la Terre

Au départ, c’est donc avec l’apparition de l’agriculture que notre mode de vie a profondément changé. Mais depuis plusieurs décennies, ce sont nos modes de vie qui nous incitent à repousser les limites de nos modèles agricoles. 


La Terre est finie

Depuis le début de notre espèce, on estime que 108 milliards d’êtres humains ont vécu sur Terre. Et ce n’est pas un scoop : la population mondiale ne cesse de croître. Selon les prévisions de l’ONU, nous serons 9,5 milliards en 2050, et 11,2 milliards en 2100. Pour remettre un peu en perspective, la croissance de la population mondiale avant 1800 était assez faible - environ 0,4% par an. Et au début du XIXe siècle, 1 milliard de personnes vivaient sur Terre. En bref, ça donne ceci :

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Pour réussir à nourrir tout le monde, il faudrait donc augmenter la production alimentaire mondiale de 70% d’ici à 2050, selon la Food and Agriculture Organization (FAO, organisme de l’ONU). Nous avons aussi besoin d’améliorer la qualité de ce que nous mangeons pour faire face aux problèmes de malnutrition et de sous-nutrition. Quand on reprend l’histoire, c’est le tour de force qu’avait essayé de réaliser l’agronome Borlaug après la Seconde Guerre mondiale. Grâce à ses travaux, l’Inde est par exemple devenue autonome dans la production de céréales en 15 ans. En augmentant considérablement ses rendements, grâce à de nouvelles variétés, cela lui a évité de vivre de nombreux épisodes de famines. Il se dit même que Borlaug a ainsi “sauvé 1 milliard de personnes” de la faim.  

Le problème, c’est qu’on aura beau compter sur les OGM, quasiment toutes les terres exploitables sont aujourd’hui utilisées. En fait, d’un point de vue purement mathématique, il ne reste de disponible que les zones géographiques suivantes :
- les océans et mers
- les montagnes et glaciers
- l’Arctique
- l’Antarctique
- les déserts
- les forêts

A première vue, les seules que l’on puisse potentiellement utiliser - car facilement cultivables - sont les forêts. Le problème, c’est évidemment la catastrophe écologique que représente la déforestation. Prenons l’exemple de la forêt amazonienne. A elle seule, elle représente la moitié des forêts tropicales de la planète, et pourtant, 17% de sa surface a déjà été détruite. Pourquoi ? Pour construire des routes, permettre l’élevage, ou surtout construire des fermes de soja afin de répondre à la demande mondiale. Il faut tout de même rappeler que la forêt amazonienne est considérée comme le “poumon du monde”, car elle représente une énorme capacité d’absorption de dioxyde de carbone. La déforestation a aussi une conséquence directe sur sa biocapacité, c’est à dire sur sa capacité à produire en continu des ressources renouvelables. Continuer de tuer des arbres pour cultiver de nouvelles terres n’est donc pas une solution durable.  

A quoi ressemble l'utilisation de la surface de notre planète ? 

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À cela s’ajoute une urbanisation toujours galopante : l’ONU prévoit que 70% de la population mondiale vivra dans les villes en 2050. Ce mouvement, associé à celui de la croissance démographique, annonce deux choses :
1/ Une demande de denrées alimentaires de plus en plus centralisée dans les villes
2/ Une distance moyenne entre le lieu de production et le lieu de consommation de la nourriture qui augmentera mécaniquement. En effet, plus les villes s’étendent, plus les terres agricoles sont repoussées loin des centres-villes.

Plus de personnes à nourrir, qui s’éloignent de plus en plus des lieux de production de leur alimentation : voilà la situation vers laquelle nous tendons.  



La Terre est grande

Là aussi, grand scoop. La superficie de la Terre est de 510 millions de km2, environ 800 fois la France. C’est peu car on commence à sérieusement manquer de “place”, nous direz-vous. Mais à l’échelle d’une personne, ça reste grand. Et la maîtrise de cet espace est un sujet vieux comme le monde : comment l’optimiser pour satisfaire nos besoins ?

À l’époque des chasseurs-cueilleurs, les sols n’étaient tout simplement pas gérés. Les hommes s’arrêtaient et profitaient de l’abondance que la nature avait à leur offrir, là où la nourriture était présente. Avec la sédentarisation, l’aménagement du territoire est devenu essentiel.

De fait, avec l’urbanisation la distance entre ce que nous produisons et ce que nous consommons a considérablement augmenté :
1/ La création des premières villes a éloigné le lieu de production du centre-ville, ne serait-ce que parce que les habitations s’y juxtaposaient, mais aussi pour une raison foncière. Car plus les terres sont éloignées, moins elles sont chères
2/ La migration croissante des populations vers les villes a accru ce phénomène
3/ L’amélioration des moyen de transports, en permettant le développement du commerce international, a encore agrandi les distances entre lieu de production et lieu de consommation.

Tout notre système actuel d’alimentation - production, industrialisation, transport, distribution - est issu de ces trois mouvements successifs.

Aux Etats-Unis on estime ainsi que les produits alimentaires que l’on retrouve dans les supermarchés ont parcouru entre 2500 et 4000Km. C’est 25% de plus qu’en 1980. Mais comment gérer la distance qui éloigne les producteurs des consommateurs ?

En fait, si l’on résume le parcours d’un produit alimentaire à échelle nationale, on constate qu’il passe par la série d’étapes suivantes :

champ > ferme > coopérative > usine > grossiste > supermarché > assiette

Sauf que, rappelez-vous les chasseurs-cueilleurs : des produits frais comme les fruits et légumes, en théorie, nous sommes censés les consommer sur place. Ils ne sont pas faits pour parcourir autant de kilomètres. Résultat, pour être transportés, ils sont cueillis avant leur maturité et sont traités pour supporter le trajet. On estime d’ailleurs que les fruits mûris “dans le camion” perdent plus de 70% des vitamines et des nutriments qui les composent. Nous mangeons des produits davantage optimisés pour le transport que pour le goût ou les apports nutritifs.

Autre problème, la demande mondiale n’a que faire des saisons. Faites le test vous-même : dans votre supermarché, vous pouvez acheter des fraises à peu près toute l’année. Pourtant, elles devraient n’être disponibles que de mai à août. En fait, les fruits vendus hors-saison sont généralement issus d’une culture sous serre, qui requiert une utilisation massive de pesticides. Or en 2013, une étude de l’ONG française Générations futures a révélé que sur 37 pesticides trouvés sur des fraises françaises et espagnoles, 8 étaient des perturbateurs endocriniens. Pour rappel, ces perturbateurs sont des agents chimiques qui agissent sur les glandes endocrines (qui sécrètent nos hormones) de notre organisme et altèrent des fonctions comme la croissance, le développement de notre cerveau, etc. Il y aurait même une corrélation forte entre ces perturbateurs et la baisse de la moyenne du QI au niveau mondial comme le souligne Arte dans son récent documentaire demain, tous crétins ?.  

On ne va pas arrêter le commerce d’aliments lointains du jour au lendemain, ni renier l’intensification de la mondialisation des échanges. Cela dit, axer la culture des fruits et légumes sur leur capacité à être transportés tue le goût et la qualité de ces aliments. Par ailleurs, la culture de ces derniers nécessite l’utilisation de produits quelquefois dangereux pour notre santé.

 

La Terre s’érode

Augmenter les capacités de la Terre peut paraître formidable. Les progrès scientifiques ont révolutionné la manière dont nous produisons et nous exploitons les sols, ce qui a permis à l’Humanité de connaître des périodes de production vivrière inégalées. Mais quelques années après la mort de Borlaug, les techniques qu’il a mises au point font encore débat. Car notre Terre s’essouffle.

Premièrement, il encourageait la monoculture, c’est-à-dire de faire pousser la même culture sur un champ d’année en année. Rappelez-vous la technique de l’assolement utilisée au Moyen-Age : elle consiste à effectuer des rotations de cultures sur une même terre pour conserver la fertilité des sols. La monoculture, elle, affaiblit considérablement les sols.

Deuxièmement, le scientifique a encouragé l’utilisation de fertilisants chimiques comme ceux à l’azote. Pourquoi l’azote ? Parce que ce composant des protéines joue un rôle essentiel dans la croissance des plantes. Le problème, c’est que ces fertilisants sont faits de combustibles fossiles comme le pétrole. Couplés à une irrigation importante, les rejets dans les sols de ces produits chimiques ont un effet dévastateur. En Europe, on peut d’ailleurs observer un excédent d’azote dans tous les sols agricoles, ce qui modifie leur stabilité et les rend moins fertiles sur le long terme.

En fait, si l’on schématise, notre façon de produire est un circuit ouvert. Même dans des environnements maîtrisés comme la culture sous serre, les produits utilisés sont rejetés dans la terre. A long terme, les conséquences sur l’environnement sont non-négligeables car nous ne maîtrisons rien de leurs conséquences. Comment les sol absorbent-ils ces produits ? Comment cela affecte-il leur équilibre chimique ? Quel effet sur la fertilité ?

Il y a aussi le cas des OGM. On parle ici de modifier le génome d’un organisme vivant, une plante, en l’occurrence, par transgénèse (= implantation de gène). Scientifiquement ça se tient. De récentes découvertes en génétique ont même permis des avancées très prometteuses. Mais d’une part, les principaux acteurs de la recherche sur les OGM sont aussi ceux qui fabriquent les pesticides. D’autre part, il s’agit une nouvelle fois d’un grand saut dans l’inconnu. Car la Terre fonctionne en système, avec des équilibres subtils entre les organismes qui y cohabitent. Comment peut-on penser prévoir toutes les conséquences qu’auront les OGM sur la nature ?

Il ne vous est pas non plus étranger que le réchauffement climatique commence à être vraiment inquiétant. Les scientifiques cumulent les cris d’alarme. Au somment One Planet Summit, organisé en France fin 2017, Bill Gates a d’ailleurs promis 315 millions de dollars pour développer de nouvelles variétés de riz ou de maïs capables de résister à la sécheresse, pour les proposer à plusieurs pays d’Afrique. Une bonne initiative ? Oui. Une initiative suffisante ? Sans doute pas, car elle ne fait que panser une plaie d’un système à bout de souffle, sans s’attaquer à la cause de ses blessures.

Tout n’est évidemment pas mauvais dans notre système agricole. L’agriculture biologique a prouvé qu’il était possible de produire de façon écologique et saine. Mais si l’on regarde à long terme, la somme des problèmes décrits à l’instant empêchera le système agricole de tenir. A minima devra-t-il être complété par des méthodes plus durables.

Et le numérique, justement, couplé à de nouvelles techniques de production, pourrait permettre une mutation vers une alternative plus saine. Agricool est l’une des entreprises qui réfléchit à ce genre de défi.

 

Troisième chapitre : Les trois piliers d’Agricool

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“Certains viennent nous dire que produire des fruits et légumes dans des containers n’est pas naturel. Mais qu’est ce qui est naturel ? Techniquement, l'agriculture n'est tout simplement jamais naturelle, car c'est l'intervention de l'homme sur la nature. Un tracteur ou même un cheval qui laboure dans un champ par exemple. L'objectif n'est pas d'être plus naturel, mais de produire des fruits et légumes qui soient les meilleurs, les plus sains, et les plus respectueux de la planète.” Guillaume Fourdinier, CEO d'Agricool.


Produire pour le goût
 

Pourquoi les fraises ? “C’est un peu une Madeleine de Proust”, explique Guillaume Fourdinier. “La fraise est le premier fruit auquel on pense quand on veut se représenter un fruit qui a du goût et qui est sucré. Et il représente bien la perte de goût et l’avènement des pesticides. On s’est dit que le meilleur moyen de prouver qu’Agricool peut produire des fruits qui ont du goût, c’était donc de commencer par les fraises.”

Mais qu’est ce qui permet à un fruit ou à un légume d’être savoureux ? Pour une fraise, c’est un savant équilibre entre le sucre et l’acidité. Dans le cas de fruits cultivés loin, en serre, et destinés à être transportés sur de longues distances, les agriculteurs ont sélectionné des variétés résistantes. Sauf qu’une fraise, c’est comme un être humain, ça ne peut pas tout faire.

Imaginez donc qu’un fruit part avec 100 points d’énergie pour se développer. Il en utilise une partie pour les nutriments (vitamines…), une partie pour l’épaisseur de sa peau, une autre pour la texture et encore une pour développer ses saveurs. Si on lui demande - comme dans la plupart des cas dans le système actuel - d’être résistant, il mettra peut-être 50 points d’énergie dans l’épaisseur de sa peau, et 50 dans ses autres déterminants. Agricool, lui, veut renverser la tendance et permettre à ses fraises de répartir leur potentiel de manière équilibrée. Tout cela pour obtenir les meilleurs fruits possibles.

Tour du propriétaire :

Ça, c’est un des containers dans lesquels Agricool fait pousser ses fraises. Il fait 33 m2, et on l’appelle un “Cooltainer” :  

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À l’intérieur, ça ressemble à ça :

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Et un container entier, ça ressemble à ce schéma :

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Très beau tout ça, mais ça n’explique pas la recette d’Agricool pour que ses fraises soient bonnes. En fait, l’entreprise utilise plusieurs paramètres.  

Premier ingrédient : l’instantanéité
Les fraises produites par les containers d’Agricool sont cueillies et vendues le jour même. Cela évite donc les problèmes de maturité liés au transport, mais aussi les problèmes de déchets (il n’y a pas de perte durant le transport et les tris successifs puisque ceux-ci n’ont pas lieu).

Deuxième ingrédient : l’optimisation de tous les paramètres
Etant donné que leurs fraises n’ont pas besoin de bouger, les équipes d’Agricool s’emploient à tester des variétés pour trouver la plus adaptée, celle qui développe le meilleur goût. Pour ce faire, elles utilisent de l’A/B Testing sur les variétés de fraises. Ce principe, avant tout utilisé en marketing, est très simple : il s’agit de faire tester au consommateur deux versions d’un produit (A et B) avec une variable qui diffère (par exemple la couleur d’une affiche publicitaire) et d’évaluer sa préférence. La proposition qui a le plus de succès l’emporte.

A l’aide de mini containers qu’ils aménagent pour pouvoir y maitriser toutes les conditions de production, une équipe d’agronomes teste donc plusieurs variétés de fraises - sans OGM, évidemment. Pour chaque cellule, un responsable est chargé d’élaborer les tests, chacun avec des paramètres d’éclairage, de nutrition ou encore d’espacement des plants légèrement différents, et d’en récolter les données. En 2 ans, les équipes ont réalisé plus de 200 tests de 3 mois. Et à ce jour, 400 000 mesures manuelles ont été faites. Le but : trouver les variétés et les conditions qui permettent d’obtenir les meilleures fraises possibles.

Si on résume, voici comment Agricool pense pouvoir améliorer la croissance des fraises en se concentrant sur le goût :
1/ En s’affranchissant des contraintes de transport, ce qui ne l’oblige pas à produire des fruits résistants
2/ Grâce à la sélection variétale, c’est à dire le croisement entre des variétés différentes
3/ Grâce à ses capacités d’influence sur toutes les variables qui entrent en jeu dans la croissance d’un plant de fraise : espacement, luminosité, température, humidité, etc


Produire des fruits sains

Qu’est ce qu’un fruit sain ? Avant tout un fruit qui nous apporte les nutriments dont notre organisme a besoin. On en distingue deux catégories :
- les macro-nutriments : les glucides, les protéines et les lipides  
- les micro-nutriments :  vitamines, minéraux, acides aminés…

On considère que les fruits et légumes sont la base de la pyramide alimentaire, d’où le fameux “Manger 5 fruits et légumes par jour”. Selon l’OMS, il faudrait en manger 400g par jour, encore faut-il qu’ils soient nutritifs.

Pour que les fruits puissent apporter à l’organisme les nutriments nécessaires, ils doivent eux aussi être nourris et grandir dans des conditions précises.

Or, avec ses containers, Agricool maîtrise tout le processus de cette croissance.

Premier atout : la culture en aéroponie
“Nos fraises sont produites sans aucun pesticide” souligne Guillaume Fourdinier. Les plants sont nourris par les nutriments présents dans une solution mise au point par la start-up. Celle-ci est ensuite diffusée selon une technique d’avant-garde : l’aéroponie.

L’aéroponie est une forme de culture hors-sol, et l’un des fronts de recherche les plus récents et prometteurs du secteur agricole. Chez Agricool, les plants de fraises sont installés sur toute la hauteur de chaque “tour”, dans des supports en plastique. La solution est vaporisée à l’intérieur des tours, sous forme de brouillard continu. Les racines des plants y puisent directement l’eau et les nutriments dont ils ont besoin. Pour éviter les pertes, le système fonctionne en circuit fermé. Constamment exposées au CO2 et à la solution nutritive, les fraises atteignent ainsi leur potentiel d’absorption maximal. 

Deuxième atout : un éclairage optimal
Pour se développer, les plantes ont besoin de lumière. Pour les premiers containers, Agricool a utilisé des LED disponibles sur le marché. Mais après avoir constaté que les rendements escomptés n’étaient pas au rendez-vous, les ingénieurs d’Agricool ont décidé de fabriquer leurs propres ampoules. Celles-ci optimisent l’éclairage des plants et participent donc à leur meilleur développement.

Troisième atout : le software et les tests
Pour tester toutes ces conditions de production, des containers tests servent de laboratoire. Toutes les données récoltées par des capteurs sont remontées dans un logiciel puis analysées (100 points de données sont remontés toutes les secondes). Tout est centralisé. Cela permet d’automatiser un certain nombre de processus. Par exemple, la différence de température à l’intérieur d’un container ne doit pas excéder 0,5°C. Si c’est le cas, une alerte est mise en place, et tout est piloté depuis le logiciel. De même, si les filtres doivent être nettoyés, une alerte prévient automatiquement les agricoolteurs de l'action à mener. Certains filtres sont d'ailleurs déjà autonomes.

Avec un logiciel central, des tests et des technologies de culture d’avant-garde, Agricool réinvente la façon de produire en réussissant à gérer tous les paramètres de la croissance des fraises.

 

Produire sans abîmer

C’est là le dernier des trois objectifs de la boîte : produire de façon écologique. A nouveau, il y a trois manières d’atteindre cet objectif :

Première manière : produire dans des containers
Trivial mais pas anodin : le container est un environnement parfaitement maîtrisé, contrairement aux champs. Tout est en circuit fermé, rien n’est rejeté dans la nature. Et comme aucun pesticide n’est utilisé, il n’y a rien de mauvais pour la planète à rejeter. Pas besoin non plus de machines polluantes pour récolter les fraises. Et même des bourdons et des insectes sont mis à contribution pour reproduire un environnement naturel - ce sont eux qui pollinisent, mais qui préviennent aussi le développement de certaines maladies. “A terme, on pourrait même imaginer utiliser la reconnaissance d’images à l’intérieur des containers pour aller encore plus loin dans l’optimisation de l’environnement” nous explique Guillaume.

Deuxième manière : produire avec des énergies renouvelables
Comme décrit plus haut, l’énergie électrique qui alimente les containers est renouvelable. Elle est fournie par Energie d’ici. Par ailleurs, des bonbonnes de CO2 récupérées dans les usines, qui en rejetteraient sinon dans l’atmosphère, sont connectées au container pour faire pousser les fraises.

Troisième manière : produire à basse consommation
D’une part, les LED permettent de consommer très peu d’énergie. Seulement 3,57Kwh pour produire une barquette de fraises de 250g, soit l’équivalent de 10 heures d’une télé allumée.

Et d’autre part, toujours pour produire une seule barquette, la technique d’aéroponie permet de ne consommer que 400 ml d’eau, soit 90% de moins qu’avec des techniques de culture traditionnelle.

Epilogue
 

L’agriculture urbaine est en plein essor. Selon l’ONU, 800 millions de personnes sont impliquées dans l’agriculture urbaine et périurbaine à travers le monde. C’est que notre système agricole et les modalités de distribution de ses produits sont vulnérables : avec l’accroissement des distances entre le lieu de production et le lieu de consommation, nos villes ne disposent que de quelques jours d’autonomie en cas de désastres environnementaux, économiques ou financiers. S’il est difficile d’imaginer que les cultures urbaines remplaceront totalement l’agriculture traditionnelle - elles produiront uniquement des fruits et légumes périssables, pas de céréales ni de bétail -, on peut espérer les voir la compléter. D’autant plus que chez Agricool, on constate que les rendements sont au rendez-vous : “Aujourd’hui, on a multiplié par 60 le rendement en deux ans d’existence, et on prévoit cette année de l’augmenter encore au minimum de 25%. Et dès qu’on fabriquera nos propres containers, on pourra encore aller plus loin”, explique Guillaume.

“En travaillant sur chacun des paramètres pris en compte dans le container, on va pouvoir pousser les rendements encore plus loin, continue-t-il. Le but est que l’on soit les plus avancés en R&D”. Mais le défi technique est loin d’être le seul pour Agricool. Car l’innovation est difficile à impulser dans l’industrie alimentaire pour de nombreuses raisons. La plus importante d’entre elles étant sans doute la relation avec le consommateur. Celui-ci a un rapport très spécial avec la nourriture car elle est l’un des vecteurs de la culture d’une population  mais aussi celui des maladies. Inconsciemment, cela nous rend frileux à l’idée de changement, surtout lorsqu’il s’agit des moyens de production, et l’innovation dans ce secteur se fait donc en cycles longs. “Notre défi est de créer une marque dans laquelle les gens ont confiance. La fonction marketing chez nous a pour seul but de garantir une totale transparence avec le consommateur, en faisant même visiter nos containers”. L’appel des circuits courts - qui rapprochent le consommateur et le producteur - se fait de plus en plus fort car ils limiteront la défiance des consommateurs envers les marques alimentaires.

Quant au modèle économique de l’entreprise, il renverse lui aussi la vapeur. Déjà, la maîtrise technique et l’absence d’intermédiaire permettent de proposer des fraises à un prix abordable. A moyen terme, la diminution des coûts de production (notamment des technologies utilisées) permettra de faire baisser les prix. Aussi, les containers sont destinés à devenir des sortes de franchises : un “Agricoolter” sera chargé de la production et de la distribution des fruits et légumes d’un container. Grâce à la technologie et à l’autonomie des containers, ces cultivateurs du futur n’auront pas besoin de compétences d’ingénierie particulières et n’auront pas besoin de surveiller les cultures en permanence.

Un futur où terrains vagues et parkings abandonnés abriteront des containers qui produisent de façon quasi-autonome des fruits et légumes sains, de qualité et qui respectent la planète : cette nouvelle révolution agricole ne sera peut-être pas une si grande escroquerie que ça, cette fois-ci.