LEÇONS DU CHAPEAU DE L'HOMME DE MARS

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L'histoire d'une invention avant-gardiste et excentrique, qui en dit long sur nos mécanismes d'innovation contemporains. 
18.11.2018
Planet Stories
LEÇONS DU CHAPEAU DE L'HOMME DE MARS
Stories #1
Tu captes ?!

Trente ans avant le walkman, l’inventeur américain visionnaire et quelque peu excentrique Victor Hoeflich avait un rêve : permettre à l’humanité d’écouter de la musique dans la rue, dans le métro ou au bureau. 

L’histoire commence en 1949, soit l'année de la parution du roman post-apocalyptique Earth abides de George R. Stewart, et un an avant celles d’I, robot d’Asimov et des Chroniques martiennes de Ray Bradbury. 

Nous sommes alors en plein âge d’or de la science-fiction américaine, l’ère des Pulp magazines, ces publications périodiques que les fans s’arrachent dès leur parution pour y dévorer nouvelles et romans-feuilletons, assortis d’illustrations hautes en couleur. Y écrivent notamment des plumes aussi célèbres qu’Arthur C. Clarke ou encore Robert Heinlein. 

Conscient de l’engouement, Victor Hoelich veut surfer sur cette vague. Il met alors au point un ingénieux appareil permettant à son utilisateur d’écouter la radio tout en se déplaçant, à l’aide d’un émetteur placé dans un couvre-chef. Son slogan : « Le chapeau de l’homme venu de Mars ». Le Radio Hat est né.

Radio Hat

Vendu $7,95 (soit environ $81 dollars actuels), ce chapeau est à mi-chemin entre un Fedora et un casque de chantier. Et il semble tout droit sorti des histoires des Pulp magazines.

Mais son créateur n’en est pas à son coup d’essai.

Alors qu’il est encore lycéen, Hoelich conçoit une machine pour fabriquer des guirlandes hawaïennes en papier à la chaîne, dont il vend désormais plusieurs millions d’exemplaires par an à travers son entreprise, la American Merri-Lei Corporation. 

Basée à Brooklyn, elle commercialise également des chapeaux de fêtes et produits de farces et attrapes.

L'AVANTAGE D'HOEFLICH : LE FLAIR MARKETING

Mais avec son Radio Hat, Victor Hoeflich est bien décidé à proposer une véritable innovation de rupture.

Pour s’assurer le succès, il veut en faire un produit branché et innovant : sa campagne publicitaire reprend les codes de la science-fiction et met en scène des adolescents arborant fièrement le chapeau.

Bingo : l’invention attire l’attention de la presse, et le Radio Hat bénéficie rapidement d’une large couverture médiatique. On l’évoque aussi bien dans des publications spécialisées, comme Popular Science ou Popular Mechanics, que dans de prestigieuses parutions généralistes. 

Le célèbre LIFE Magazine décrit le Radio Hat comme « l’outil le plus récent et la plus délirant au service de ceux qui ressentent le besoin irrépressible d’écouter tout ce qui passe sur les ondes ».

Hugo Gernsback, inventeur, écrivain de science-fiction et directeur de la publication de la revue Radio-Electronics, lui consacre même une double page, illustrée par une série de photos mettant en scène Hope Lange, future star du grand écran, coiffée du Radio Hat. 

MAIS TRÈS VITE, LE RADIO HAT SE HEURTE À LA DURE RÉALITÉ DU MARCHÉ 

Le couvre-chef contient un tube électronique, une antenne-cadre, et tous les composants caractéristiques des radios de l’époque. La batterie doit être portée dans la poche et est reliée au chapeau par un câble, ce qui donne à son porteur l’apparence d’un personnage issu d’un vieil épisode de Doctor Who. 

Mais en dépit de son aspect novateur et de son succès médiatique, le Radio Hat souffre de sévères limitations : 

# Alors que la modulation de fréquence (radio FM) est disponible aux États Unis depuis les années 1930, il ne capte que la modulation d’amplitude (radio AM). 

# Le signal est bien moins bon que celui d’une radio classique et perd en qualité chaque fois que l’utilisateur bouge la tête un peu trop brusquement. 

# L’émetteur capte en outre régulièrement les stations environnantes, provoquant des bruits parasites. 

# Et enfin, son aspect loufoque et peu pratique rebute les potentiels clients. 

Résultat : le buzz médiatique ne tourne pas vraiment au succès commercial, et la production est interrompue dès le début des années 1950. 

Le Radio Hat a ainsi rejoint le cimetière des innovations trop en avance sur leur temps, qui ont périclité faute d’avancées technologiques.

Cependant, quelques années à peine après le Radio Hat, en 1954, est sorti le transistor, autre moyen novateur d’écouter la radio. qui, lui, a connu un succès flamboyant, dans un contexte technologique pourtant similaire. 

Le succès est flamboyant : le transistora su trouver le juste milieu entre les prestations offertes et les moyens techniques de l’époque, ce que n’a pas su faire le Radio Hat.

AUJOURD'HUI, DES RADIO HAT NAISSENT TOUS LES JOURS 

De nombreux produits innovants pêchent souvent par hubris, promettant au client potentiel bien davantage que l’état des savoirs techniques ne le permet.

Parmi les exemples plus récents, prenons le drone Lily, qui en 2015 a provoqué une vague d’enthousiasme grâce à une vidéo YouTube promettant monts et merveilles. 

La promesse : un drone conçu pour les amateurs de sports extrêmes, capable de se déployer tout seul lorsqu’on le lance dans les airs, de suivre automatiquement son propriétaire pour filmer ses exploits, et même d’aller sous l’eau. 

Après avoir attiré $15 millions d’investissements et accumulé pour $34 millions de précommandes, l’entreprise Lily Robotics est cependant allée de déboire en déboire, jusqu’à mettre la clef sous la porte en janvier 2017 sans avoir expédié le moindre produit. 

Elle est aujourd’hui accusée d’avoir largement exagéré les capacités de son drone, la plupart des prestations vantées (tel le vol autonome) demeurant pour l’heure à un stade de la recherche très expérimental. 

D’autres produits pêchent moins par négligence des limitations techniques que par oubli d’autres facteurs. Vous penserez sûrement aux Google Glass, produit excellent sur le papier, mais qui a totalement ignoré tout ce que le public pourrait trouver d’intrusif et de menaçant pour la vie privée dans une telle technologie… 

La quintessence de ces dérives : l’extracteur de jus connecté de la startup californienne Juicero. Commercialisé à 400$, celui-ci offrait en réalité, des performances similaires à ce que l’on obtient en pressant les fruits à la main. Ironie de l’histoire, l’entreprise a tout de même levé $120 millions auprès de fonds d'investissement en capital-risque. 

Et on pourrait en rajouter encore beaucoup, beaucoup... beaucoup.

CONSTAT : TROP D'ARGENT POUR PEU DE (VRAIS) PROJETS

S’il demeure une vraie invention, le Radio Hat est surtout un miroir dans lequel se reflètent certaines de nos dérives technologiques contemporaines.

En cause : la Silicon Valley, aujourd’hui régulièrement accusée de produire des gadgets à la chaîne, des produits moins susceptibles de révolutionner la manière dont nous vivons que de promouvoir une logique d’investisseurs et de rentabilité. 

C’est ce que Peter Thiel, cofondateur de Paypal, dénonce régulièrement et résume sous sa pique devenue célèbre : « Nous voulions des voitures volantes, nous avons eu 140 caractères. »

Pour expliquer ce phénomène, deux raisons principales : 

# Déjà, la Silicon Valley est le résultat de plus de 60 ans d’innovation, ce qui la rend par nature inimitable. Cet écosystème est unique, et surtout... très riche : il a produit énormément d’entrepreneurs à succès, a fait naître les plus grandes entreprises de notre époque, et rendu certains investisseurs milliardaires.

Investissements Silicon Valley

Depuis l’explosion de la bulle Internet en 2000, les investissements ne s’arrêtent plus. 

# Du coup, les investisseurs en capital-risque ne veulent pas rater le prochain Facebook ou Google. Ils mettent de l'argent dans le plus de projets possibles, avec l'espoir de décrocher le jackpot avec l'un d'entre eux.

Résultat : beaucoup de projets sont médiatisés, alors que la plupart sont loin d'être révolutionnaires. Le journaliste du Guardian John Harris cite notamment l’obsession récente de connecter tous les objets de la domotique, du réfrigérateur aux fenêtres.

Ce phénomène est d’ailleurs bien moins visible en Europe : la manne financière étant plus réduite, beaucoup moins de projets farfelus sont financés.

L'ASTUCE : JONGLER ENTRE PROMESSES ET PERFORMANCES

Naturellement, ces dérives qui frisent le ridicule ne résument guère à elles seules l’état de l’industrie de la “tech”.

De l’IA aux véhicules autonomes, en passant par la blockchain, celle-ci engendre également de nombreuses inventions qui promettent de changer le monde. 

Certes, ces dernières pêchent aussi parfois par excès d’ambition : on ne compte plus les articles annonçant l’avènement de machines superintelligentes (vous savez, cette fameuse “intelligence artificielle générale”) pour une date imminente et sans cesse repoussée dans le temps. 

Mais : une invention audacieuse qui manque sa cible peut à la fois tracer le chemin pour d’autres innovations futures, et éveiller l’intérêt du public pour un marché inédit.

Toute la difficulté consiste en fait à trouver le juste milieu entre le drone Lily et le frigo connecté. 

Nul n’incarne mieux cet équilibre que l’entrepreneur Elon Musk. Souvent accusé de faire des annonces mirobolantes, de ses projets de colonisation de Mars à ses voyages en fusée, il a cependant pour mérite transformer réellement des industries entières comme l’automobile, l’énergie ou les lanceurs spatiaux. 

Ses talents de communicant, sa capacité à faire rêver public et investisseurs lui permettent ainsi de conserver la confiance de ces derniers pour faire advenir ses projets les plus réalistes.

Ce qui nous ramène au Radio Hat. De la même manière qu'il a préparé le terrain pour l’avènement du transistor, les Google Glass ont aujourd’hui déserté le grand public pour s’adapter à des usages bien plus spécifiques, dans l’industrie, la médecine ou l’éducation

Si les robots humanoïdes se font encore attendre, l’intelligence artificielle transforme d’ores et déjà de nombreux domaines de l’économie, de l’agriculture à l’astrophysique.

Et qui sait si demain, à défaut de remplacer la monnaie, la blockchain ne révolutionnera pas les œuvres caritatives, le vote ou le management ?

Telle est, sans doute, la vraie leçon à tirer de l’histoire du Radio Hat : les projets les plus fous sont peut-être, en définitive, les plus sérieux. 

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