L'AUTOMATE QUI BATTIT NAPOLÉON AUX ÉCHECS

Dans l’esprit de Napoléon, l’issue de l’affrontement ne fait plus aucun doute. 

Son flanc droit est en lambeaux, et les maigres forces qui lui restent sont insuffisantes pour contrer l’offensive qui se prépare. Cette fois-ci, nulle unité de vaillants grognards, nulle canonnade ou charge de dragons ne pourra lui sauver la mise. 

Nous ne sommes pas à Waterloo, mais dans le palais de Schönbrunn, à Vienne, en 1809. 

L’empereur n’a pas les yeux rivés sur un champ de bataille, mais sur un plateau d’échecs. Impérieux, son adversaire déplace sa dame, portant le coup de grâce. 

Échec et mat. 

À cette époque, Napoléon règne sur l’Europe et le monde grâce à son génie militaire et diplomatique. Mais sur l’échiquier, c’est la correction. Le comble, c’est que l’impudent qui a mis une rouste au général n’est pas un humain. 

C’est un simple automate. 

Surnommé « Le Turc mécanique », il sème depuis des années la terreur dans toutes les cours d’Europe, battant impitoyablement les meilleurs joueurs du monde. C’est également à Vienne, cinquante ans avant la rencontre avec Napoléon, que démarre son histoire. 

L'AUTOMATE PRÉFÉRÉ DE L'IMPÉRATRICE

1769. Nous sommes à la cour de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, où l'illusionniste français François Pelletier est invité pour faire la démonstration de ses talents. 

Inspiré par ses tours de magie, et convaincu de pouvoir faire encore mieux, l’inventeur Wolfgang von Kempelen propose à l’impératrice de lui construire une machine qui fera passer les subterfuges de Pelletier pour de vulgaires tours de passe-passe. 

Après un congé de six mois gracieusement accordé par Marie-Thérèse, Kempelen débarque à Schönbrunn escorté d’un imposant automate représentant un joueur d’échecs installé devant son échiquier. 

Affublé de deux yeux verts émeraude et d’une épaisse barbe noire, fumant un long narguilé, l’automate est drapé dans une robe ottomane et porte un turban, autant d’accessoires qui lui vaudront le nom de « Turc mécanique ».

Affublé de deux yeux verts émeraude et d’une épaisse barbe noire, fumant un long narguilé, l’automate est drapé dans une robe ottomane et porte un turban, autant d’accessoires qui lui vaudront le nom de « Turc mécanique ».

Avant de faire sa démonstration, Kempelen ouvre le large compartiment situé sous le plateau d’échecs, révélant un complexe assemblage de rouages et de pistons qui régissent le fonctionnement de l’automate.

Ces vérifications effectuées, l’inventeur propose aux joueurs d’échecs les plus chevronnés de la cour de défier sa création. Le comte Ludwig von Cobenzl s’avance le premier, et ne tarde pas à aller se rasseoir, battu à plate couture. Curieux, d’autres joueurs lui succèdent jusqu’à la tombée du jour. 

Tous sont défaits par le mystérieux Turc mécanique. 

AVEC SES EXPLOITS, LE TURC DEVIENT UNE SUPERSTAR

L’automate continue alors d’amuser la cour d’Autriche durant quelques années, avant de prendre sa retraite en 1774. 

Mais en 1783, sous l’impulsion de Joseph II, successeur de Marie-Thérèse, le Turc reprend du service et entame une tournée triomphale parmi les différentes cours d’Europe. C’est à cette époque-là qu’il grimpe rapidement en popularité, devenant un véritable objet de fascination pour le public. 

La tournée démarre à Paris, où le Turc perd de justesse contre François-André Danican Philidor, meilleur joueur d’échecs au monde, et bat Benjamin Franklin, futur président des États-Unis. À Londres, il affronte et bat à deux reprises Charles Babbage, ingénieur considéré comme le grand-père de l’informatique moderne. 

Viennent ensuite l’Allemagne, où le Turc est présenté au roi Frédéric II de Prusse, la Hollande, puis retour en Autriche où, quelques années plus tard, l’automate affronte Napoléon Bonaparte, avec l’issue que vous connaissez. 

Après la mort de Kempelen, le musicien Johann Nepomuk Mälzel reprend alors le flambeau de son prédécesseur.  

Le nouveau propriétaire apporte même quelques améliorations : désormais, à la grande stupeur de l’adversaire, une boîte vocale s’écrie « échec ! » chaque fois que l’automate menace le roi ennemi.

La réputation du Turc mécanique s’exporte bientôt au-delà du vieux continent, et c’est auréolé de gloire qu’il traverse l’Atlantique et débarque à New York en 1826.

MAIS LA SUPERCHERIE FINIT PAR ÉCLATER AU GRAND JOUR 

À New York, Boston, puis Philadelphie, l’automate affronte de nombreux joueurs américains, gagnant la plupart de ses parties. 

C’est à Richmond, en Virginie, que le jeune Edgar Allan Poe assiste à l’une de ses performances. Malgré son penchant pour le surnaturel et la fascination qu’exerce sur lui la machine, le jeune poète ne se laisse pas prendre au piège. Dans un article de journal, il affirme que l’automate ne peut qu’être opéré par un humain. 

L’écrivain américain a raison :  le Turc mécanique est un canular bien rodé. Les engrenages qui se trouvent sous l’échiquier, et que l’opérateur prend soin de montrer au public avant chaque démonstration, sont en réalité factices, et camouflent un second compartiment dans lequel un joueur humain est dissimulé. 

Un ingénieux dispositif lui permet de voir les coups joués par l’adversaire et de riposter en manipulant l’automate. Plusieurs grands joueurs d’échecs se relaient ainsi à l’intérieur du compartiment secret, tout au long de sa carrière.

Edgar Allan Poe n’est pas le premier à voir le subterfuge : dès l’apparition de l’automate, de nombreux observateurs soupçonnent un stratagème. Tous les spectateurs ne sont pas aussi perspicaces : ainsi, lors d’une démonstration, une femme multiplie les prières, convaincue que la machine est contrôlée par quelque force démoniaque. 

En 1838, après la mort de Mälzel, le Turc est acquis par un groupe de fans avides d’en percer le mécanisme secret. Une fois celui-ci mis au jour, l’automate prend une retraite bien méritée dans un musée de Philadelphie. 

C’est là, le 5 juillet 1854, que sa glorieuse existence s’achève : le musée prend feu, et le Turc mécanique périt dans les flammes. Plusieurs copies ont depuis été réalisées. L’une des plus récentes, celle du magicien John Gaughan, est exposée à Los Angeles. En 2005, Amazon lui rend hommage en donnant son nom à sa plateforme Mechanical Turk, qui recrute des humains en ligne pour accomplir des petits boulots sur la toile. 

QUAND LA MACHINE BAT L'HOMME À SON PROPRE JEU

Il faut attendre près de deux siècles après la rencontre entre le Turc mécanique et Bonaparte pour qu’une vraie machine soit capable de battre un humain aux échecs. 

Ce moment historique a lieu à New York, en mai 1997, lorsque Deep Blue, un ordinateur conçu par IBM, bat Garry Kasparov, l’un des meilleurs joueurs d’échec de tous les temps. 

Kasparov quitte le match battu par Deep Blue, supercalculateur de 1,4 tonne capable d'analyser 100 milliards de situations à chaque coup.

Kasparov quitte le match battu par Deep Blue, supercalculateur de 1,4 tonne capable d'analyser 100 milliards de situations à chaque coup.

La performance de Deep Blue est alors si impressionnante que Kasparov, convaincu de déceler un cerveau humain derrière le jeu de l’ordinateur, se demande si, tout comme le Turc mécanique, Deep Blue n’est pas un canular !

Depuis, grâce aux progrès effectués en intelligence artificielle, les ordinateurs sont devenus capables de battre les joueurs humains à d’autres jeux. Il y a d’abord eu, en 2011, la victoire très médiatisée, de Watson, un autre superordinateur conçu par IBM, au jeu télévisé américain Jeopardy!, face à deux champions humains.

Mais la performance la plus impressionnante revient sans doute à AlphaGo, l’ordinateur conçu par Google pour maîtriser le jeu de Go, un jeu chinois millénaire réputé pour sa complexité. Il y a ainsi plus de parties différentes possibles que d’atomes dans l’univers (soit plus de... 10^80). Une complexité qui n’a pas empêché AlphaGo d’écraser Lee Sedol, l’un des meilleurs joueurs du monde, en mars 2016. 

Le prochain grand chantier se trouve sur le terrain des jeux vidéo. Starcraft II et Dota (un mode multijoueur de Warcraft III), sont notamment utilisés par des entreprises comme Facebook ou Google pour entraîner leurs algorithmes d’intelligence artificielle. Les meilleurs joueurs humains conservent pour le moment l’avantage sur les ordinateurs. 

Pourquoi faire jouer l’IA à des jeux ? Explications de Greg Brockman, qui a cofondé OpenAI avec Elon Musk et Sam Altman : « La recherche en intelligence artificielle vise à résoudre des problèmes de plus en plus difficiles. En s’attaquant à des jeux toujours plus complexes, on se rapproche progressivement de problèmes que l’on est susceptibles de rencontrer dans le monde réel. »

REGARDONS-NOUS PLUTÔT DANS LE MIROIR 

Si le Turc mécanique préfigure les récentes avancées spectaculaires de l’intelligence artificielle, il offre surtout une réflexion sur la manière dont celle-ci nous amène à repenser notre humanité. 

L’une des raisons pour lesquelles le Turc a tant fasciné est sans doute que les échecs sont considérés comme un exercice ardu, où l’intelligence humaine est à sa quintessence. Que dire alors d’une machine capable de jouer aux échecs aussi bien que nous ? Renferme-t-elle une part d’humanité ? La joueuse de Tympanon, automate capable de jouer de la musique, autre activité humaine par excellence, a en son temps posé des questions similaires. 

Discipline née à Dartmouth en 1956, l’intelligence artificielle est au départ un domaine réservé à un petit groupe de chercheurs informatiques, comme John McCarthy ou Marvin Minsk. 

Elle est ensuite devenue très populaire : au fil de ses exploits, on ne compte plus les articles et couvertures de magazines consacrés aux progrès de la discipline et à ce qu’ils impliquent pour l’humanité, avec un ton souvent très alarmiste (et peu réaliste). 

On ne compte plus les articles (souvent creux) annonçant le remplacement des humains par l'intelligence artificielle. Il est d’ailleurs amusant de noter qu’à l’époque du Turc mécanique, certains commentateurs voyaient déjà dans l’automate le signe que les machines allaient bientôt rendre l’homme obsolète en faisant tout mieux que lui. 

Mais si l’intelligence artificielle nous fascine à ce point, c’est sans doute parce qu’elle nous amène surtout à redéfinir l’humain à l’aune de ses progrès. 

Car si elle peut jouer aux échecs aussi bien qu’un humain, cela ne signifie certainement pas que cette machine ait quoi que ce soit d’humain, mais plutôt que notre définition de l’intelligence humaine est lacunaire. 

L’intelligence est une notion complexe, qui comprend bien d’autres facteurs que les simples compétences nécessaires pour bien jouer aux échecs. L’intelligence artificielle nous tend ainsi un miroir déformant qui, loin de nous déshumaniser, nous amène surtout à repenser notre identité. À philosopher, en somme.