COMMENT RÉGNER SUR LE ROYAUME DES SONGES

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Celle d'une drôle d'expérience onirique qui nous ouvre les portes des possibilités fascinantes de notre cerveau. 
21.12.2018
Planet Stories
COMMENT RÉGNER SUR LE ROYAUME DES SONGES
Stories #3
Le songe de Tartini

En cette nuit de l’année 1713, le compositeur et violoniste italien Giuseppe Tartini dort à poings fermés. 

Mais son sommeil, lui, est agité : il rêve que le diable lui rend une visite nocturne, et lui promet d’exaucer le moindre de ses désirs en échange de son âme. 

Ce rêve-là sort de l’ordinaire, car Tartini a une drôle de sensation de conscience, l’impression d’être maître de ses actes et de pouvoir tirer parti de la situation. 

Il accepte la proposition du diable, lui tend son violon et lui demande de lui jouer quelque chose de sublime.

«  Quelle fut ma surprise d’entendre une sonate si merveilleuse et magnifique [...]. Je me sentis ravi, transporté, enchanté : j’étais à bout de souffle, et je m’éveillais » confie le musicien. 

Aussitôt réveillé, il s’empare de son violon (réel, celui-là) pour tenter de rejouer la sonate. 

Ainsi naît la sonate des trilles du diable, la plus célèbre de Tartini. Si cette composition demeura toute sa vie sa favorite, il confia toutefois avec regret qu’elle était malheureusement bien inférieure à celle que lui joua le diable en rêve, et qu’il fut incapable de reproduire fidèlement. 

Tartini vient en fait d'expérimenter le rêve lucide, une situation très curieuse. Celle où, à moitié endormi, on est conscient d’être en train de rêver, et on est alors capable d’agir sur son rêve et de profiter de la situation onirique pour faire ce que l’on veut.

CETTE EXPÉRIENCE COMMENCE ALORS À INTRIGUER

Mais tout le monde n’est pas aussi mélomane que Tartini, et, placées dans une telle situation, la plupart des personnes choisissent de voler, de parler avec un être cher, de s’entretenir avec Dieu, ou, pour les plus délurés, de s’envoyer en l’air. 

Alors comment en faire l'expérience ? L’un des premiers à s’intéresser (vraiment) au phénomène et à l’analyser fut un Français. 

En 1835, alors qu’il a tout juste 13 ans, fasciné par la richesse des univers oniriques qui s’ouvrent à lui pendant son sommeil, Léon d'Hervey de Saint-Denys commence à scrupuleusement noter ses rêves sur un cahier, y puisant l’inspiration pour réaliser toutes sortes de dessins fantasmagoriques. 

Très vite, il se rend compte que ses songes commencent à changer de nature. Il prend conscience d’être en train de rêver sans pour autant se réveiller, et devient ainsi capable de les diriger, d’agir pour en modifier le cours selon son bon vouloir. 

La passion pour le rêve lucide vient de le gagner. Elle ne le quittera plus. 

Des années plus tard, en 1867, il publie ainsi un ouvrage intitulé Les rêves et les moyens de les diriger qui compile le fruit de ses expériences personnelles et prodigue à son lecteur divers conseils pour en faire lui-même l’expérience. 

Noter scrupuleusement ses rêves dès le réveil et se demander plusieurs fois par jour si l’on est éveillé ou en train de rêver constituerait en effet deux moyens de favoriser l’apparition de rêves lucides.

Trente ans avant la parution de L’interprétation des rêves de Sigmund Freud, Saint-Denys pose les bases de l’onirologie, la science des rêves. 

LE RÊVE : FABRIQUER UNE DREAM MACHINE

Un siècle plus tard, un duo d’artistes déjantés prend la suite de Saint-Denys pour explorer le royaume des songes.

C’est la machine à rêves, conçue en 1958 par le poète Brion Gysin et le technicien Ian Sommerville. 

Dream machine
Figurez-vous un cylindre tout en longueur et percé de trous de différentes formes, avec une lampe installée au milieu, le tout monté sur un tourne-disque pour créer un mouvement circulaire.

Le principe : l’utilisateur est censé s’asseoir devant, fermer les yeux et laisser les motifs lumineux envahir sa conscience. Bien que très rudimentaire, l’appareil est censé agir sur les ondes cérébrales, et faire entrer dans un état méditatif, avec apparition d’images psychédéliques susceptibles d’inspirer la créativité. Il est aussi censé favoriser l’apparition de rêves conscients. 

Si son efficacité demeure discutable, la machine à rêves fascine pourtant de nombreux artistes. La Beat Generation — Burroughs, Kerouac, Ginsberg et Corso en tête — l’adoptent avec enthousiasme. Kurt Cobain, David Bowie, Iggy Pop et Paul McCartney s’y sont également essayés. 

Aujourd’hui, les avancées technologiques ont toutefois permis l’apparition d’appareils beaucoup plus perfectionnés. 

Exemple : le bandeau iBand. Des capteurs disposés sur le casque permettent d’analyser l'activité électrique des neurones durant le sommeil, afin de détecter le moment correspondant au sommeil paradoxal, phase durant laquelle les rêves lucides ont la plus forte chance de se produire. 

Le bandeau émet ensuite un mix de signaux sonores et visuels censés permettre à l’utilisateur de prendre conscience qu’il rêve sans pour autant le réveiller. 

LE BUT CACHÉ : ÉCLAIRCIR LES MYSTÈRES DU CERVEAU

Outre le côté expérimental et amusant, ce curieux phénomène constitue une énigme supplémentaire dans le fonctionnement de notre cerveau, que nous pourrions être en passe de résoudre. 

« L'interprétation des rêves est la voie royale qui mène à la connaissance de l'inconscient », disait Freud. Or, notre cerveau nous demeure aujourd’hui encore largement mystérieux. 

Mais, comme l’illustre l’apparition du bandeau iBand, le mystère commence à se faire un peu plus clair. 

Diverses avancées ont ainsi permis de cartographier l’activité du cerveau de manière plus précise, et de stimuler avec précision certaines zones à l’aide de petits chocs électriques, dans un but thérapeutique. 

Mais ces techniques sont extrêmement invasives. La stimulation cérébrale profonde consiste par exemple à implanter des électrodes directement dans le cerveau, à l’aide de la chirurgie, pour émettre ensuite un courant électrique de faible intensité.Très lourde, elle est cependant efficace dans le traitement des maladies neurodégénératives comme Parkinson.

Mais aujourd’hui, plus de frictions : des appareils placés sur le front permettent d’agir directement sur l’activité cérébrale. 

Plusieurs startups, attirées par les perspectives offertes par ces découvertes, se sont donc d’ores et déjà lancées sur le marché. Thync a ainsi conçu un appareil qui, placé sur le front, émet de faibles signaux électriques afin de réduire le stress et l’anxiété. Il vise notamment à combattre le psoriasis, une maladie de peau que le stress a tendance à faciliter. 

Le bandeau Modius, de l’entreprise Neurovalens, agit quant à lui sur le nerf vestibulaire, situé derrière l’oreille, pour agir sur l’appétit et donc permettre aux utilisateurs de perdre plus facilement du poids. 

Toutefois, ces techniques demeurent expérimentales, et leurs effets à long terme sont encore incertains. 

C'est ce qui fait le succès du neurofeedback, technique utilisée pour le bandeau iBand. Là, l’appareil se contente simplement d’enregistrer l’activité cérébrale, puis agit sur celle-ci grâce à des signaux sonores et visuels. 

QUEL CERVEAU VOULONS-NOUS ?

On pourrait aussi citer le casque musical Melomind, qui analyse l’activité du cerveau pour diffuser de la musique relaxante, ou le bandeau Dreem qui émet durant la nuit des sons parfaitement inaudibles pour accroître la période de sommeil profond. 

À plus long terme, certains n’hésitent pas à imaginer des appareils similaires qui nous permettraient de modifier notre humeur à volonté, ou encore de doper nos capacités cérébrales…  

L'intérêt ? Une meilleure maîtrise de notre activité cérébrale ouvrirait ainsi progressivement la voie vers l’âge de l’homme augmenté. C’est du reste aussi l’une des possibilités ouvertes par une meilleure maîtrise du rêve lucide. 

À l’exemple de Tartini, les artistes pourraient ainsi s’appuyer sur leur univers onirique pour y puiser l’inspiration, ou même pour tester leurs créations.

Un guitariste pourrait s’entraîner à faire ses gammes durant son sommeil, un sportif répèterait ses gestes tout en dormant, les personnes victimes d’un traumatisme se confronteraient à leurs peurs... Les possibilités sont en réalité aussi vastes que l’imagination. 

Mais tout cela marque surtout un changement de paradigme dans la conception que nous nous faisons de nous-même.

Lors de la Renaissance, et plus encore à l’âge des Lumières, l’éloge de la raison comme faculté maîtresse a consacré la suprématie du cerveau. Il était alors conçu comme le pilote d’un navire déplaçant son esquif (le corps) sur une eau calme.

Un renversement s’est ensuite opéré au début du XXème siècle, avec les théories de Freud et la naissance de la psychanalyse. On se rend alors compte que la majorité de notre univers mental est inconscient.

Aujourd’hui, avec le développement des neurosciences, notre emprise sur l'inconscient s'améliore et une nouvelle étape se profile. 

À mesure que notre connaissance du cerveau progresse, on prend aussi conscience de l’ampleur de ce qui nous reste à découvrir. La voie d’accès à une meilleure connaissance de nous-même ne passe alors plus, contrairement à l’idéal des Lumières, par la maîtrise, la clarté et la connaissance absolue, mais par la découverte, la composition avec l’inconnu. 

C'est en puisant dans les méandres de son inconscient et non dans sa raison que Tartini a composé son œuvre la plus brillante. Et si le pilote voguait désormais sur une mer agitée ?  

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